INCIPIT: extrait du texte pour Le Cénacle du Cygne. Jeudi 27/2/14

INCIPIT: extrait du texte pour Le Cénacle du Cygne. Jeudi 27/2/14

L’effraie.

Viendrait le temps où les oiseaux auraient disparu des villes. Il n’y aurait plus un pigeon sur les parvis. Resteraient des vautours venus de nulle part, portés par le vent.

À l’aube, le vaisseau pâle de la nostalgie avait surgi au-dessus des toits de Paris. Il avait pris la forme d’une chouette blanche, d’une effraie aux orbites apeurés. Du haut de l’immeuble de sa tour dans le XIIIème arrondissement, Kevin l’avait observée. Elle avait plané un instant, repris de la hauteur avant de disparaître derrière un nuage.

Il fallait qu’il la retrouve.

Il ne se souvenait plus de sa vie d’avant ; il se rappelait avoir été mis à la porte de la supérette où il travaillait, pour s’être interposé entre le videur et une mendiante peinturlurée en clown, accusée de chapardages. Seul comptait l’instant où la chouette avait fendu le ciel d’un battement d’ailes et ses yeux ouatés dans leur cocon de plumes, chargés d’une douceur qui n’existait plus.

Source: Flickr

Les Femmes qui ont changé l’Histoire

CHARLOTTE CORDAY, ANGE EXTERMINATEUR?

 

 

9 juillet 1793, une jeune femme de qualité quitte sa Normandie natale et arrive à Paris deux jours après. Elle a vendu tous ses effets personnels et brûlé tous ses papiers pour ne pas laisser aucune trace compromettante derrière elle. Quand tout sera fini, elle enverra une lettre d’adieu à son père.

Pour le moment, dans sa chambre, elle écrit à Marat pour lui demander un entretien. Sous prétexte de patriotisme, elle veut lui livrer des noms de traîtres…

Charlotte Corday loge en effet à l’hôtel de la Providence qui porte bien son nom. Cette séduisante demoiselle au profil grec, au visage ovale encadré de cheveux blond foncé n’est pas montée à Paris pour trouver un emploi dans une maison, grâce à son physique racé, ni même déambuler en tenue légère dans les jardins de la Capitale. En digne descendante de Corneille, la jeune femme se prépare à son rôle d’ange justicier: le 13 juillet, dès 8 h du matin, elle se rend à Palais-Royal et y achète un couteau. Déjà prête à entrer sur la scène de l’Histoire.

Est-elle lasse de lire les discours de Cicéron, modèles aux tirades enflammées des avocats de la Terreur? Veut-elle montrer aux Girondins et aux Montagnards, aux misogynes que le pouvoir c’est pouvoir-faire ?

Charlotte est obstinée, obsédée même. Sans réponse de Marat, elle lui écrit de nouveau, puis décide de passer chez lui, le 13 juillet, à 11h. Son couteau est bien à l’abri, niché entre ses seins, dissimulés par un fichu. Mais personne ne lui répond.

Le soir même, elle se poste devant l’immeuble de Marat et force le premier barrage de la portière. Charlotte monte un escalier et frappe à la porte du journaliste. C’est Simone Evrard, son épouse qui lui ouvre.

« À cette heure-ci, le Citoyen Marat ne reçoit personne! la rembarre sa compagne, détaillant l’inconnue.

— C’est impossible… Il n’ y a pas d’heure pour la République…il faut absolument que je lui parle!» réplique la jeune femme.

 

La voix de Simone Evrard se durcit et résonne dans le couloir:

« Non, c’est inutile. Votre place n’est pas ici!»

Une voix d’homme se fait entendre: «Qui est-ce?»

Simone Evrard: «Votre mystérieuse correspondante ».

Marat: «Amène-la moi!»

 

Charlotte s’engouffre dans le couloir et parvient jusqu’à une autre porte entrouverte, gondolée d’humidité.

« Entrez!»

Le député barbote dans sa baignoire. Un linge blanc retient les cheveux de tremper dans l’eau vinaigrée. Des feuilles griffonnées gisent devant lui sur une méchante planche. Épuisé, Marat achève un article. Seule la main qui écrit apparaît indemne de l’eczéma, le mal dont il souffre, depuis des années.

Charlotte est saisie par ce tableau de chair suintante.

Il lui demande son nom. Elle lui donne. Rassuré sans doute, il en vient aux informations secrètes qu’elle est censée détenir. Charlotte dépose un document sur la planche. Marat le prend et le parcourt avec cette lueur dans les yeux qui la détermine au passage à l’acte… Et de tirer le couteau de son corsage et de poignarder l’Ami du Peuple!

La violence du coup et les râles de la victime alertent Simone Evrard.

Charlotte se fige. Elle se laisse conduire en prison. Elle ne jouera ni à la martyre ni à l’ingénue.

Quelques jours après, le procès a lieu. Le verdict est clair: la mort. Pourtant son meurtre en solitaire déstabilise les magistrats. Son refus de communier déconcerte le prêtre. Et même les traits délicats de son visage se dérobent aux pinceaux du peintre Hauer venu faire son dernier portrait avant le jour de l’exécution.

 

17 juillet 1793, Charlotte est confiée au bourreau Sanson. Il fait très chaud et la robe écarlate des parricides épouse les formes de la jeune vierge. Montée sur la charrette du supplice, elle s’en moque, obsédée par un autre monstre: l’échafaud dressé sur la place de la Révolution. Devant lui, elle semble fascinée… Le bourreau veut lui cacher cette vue.

Et elle proteste « Je n’en ai jamais ! J’ai bien le droit d’être curieuse!»

Curieusement, Charlotte meurt vierge et heureuse, amante religieuse de la Mort.

Eloge du kimono

Eloge du kimono

 

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preambule

PREAMBULE :

ÉLOGE DU KIMONO.

 

Il est des étoffes de rêve comme il est des portes d’ivoire ou de corne que l’on pousse au plus profond du sommeil ; chaque pli peut dévoiler un pan d’un tableau infernal ou céleste.

Car le kimono aime non seulement celui qui le porte, ailant les omoplates, lissant les obliques, mais il choisit l’acteur de son désir. Il l’anime de son feu doux, moelleux parce qu’il veut lui offrir une seconde naissance, un envol de soie ou de crêpe, une sculpture fibreuse, moins polie que le marbre, moins froide que le métal, mais promise à l’éther, à des galaxies ou des corps qui tournent, enfin orientés, dans la moire de filandières fabuleuses, sans éclats, sans cassures.

Ici-bas, nous tissons cette demeure, ce lieu d’où nous fûmes expulsés avec la vertu des chenilles parfois patientes, parfois téméraires ouvrières.À l’aune de notre mémoire, nul Orient, nul Occident ; ni envers, ni endroit. Nous n’accumulons plus bobines de laines, écheveaux d’or ou d’argent, coupons de brocarts.

Nous sommes le sexe indécis, le jeu des nuages et de la pluie, le yin et le yang, le noir et le blanc, le nouvel homme dans son vrai luxe. Et nous ne cesserons de nommer les parures -splendeurs des civilisations – sans céder aux tentations des voiles et des drapés.

Nous avons écarté tout péché au contact de la peau ondoyée par le kimono, tel un jade violet sculpté dans le chaos des veines, le magma bouillonnant du sang.

Nous regardons car on peut regarder sans avoir peur de ce qui s’offre dans l’échancrure, ce qui se déploie dans le mouvement d’une manche. Nous regardons cette composition qui varie selon les saisons avec le sourire de l’éternel été. Nous touchons la couronne de beauté comme nous avons porté enfants à notre oreille la spirale d’un coquillage.

Cela est. Cela vibre.

 

Foi d’animal

Butô

Butô

Maulevrier_48bdCARLOTTA IKEDA, “ Zarathoustra variations ”, danse contemporaine.

Carlotta Ikeda, chorégraphe japonaise est au butô, “ danse des ténèbres ”, née après le drame d’Hiroshima, ce qu’est Marceau au mime : un Maître.
À soixante-trois ans, celle-ci reprend au théâtre Silvia Montfort, “ Zarathoustra ”, un spectacle créé, vingt-cinq ans auparavant.
Dès la première scène, une danseuse, les jambes écartées, en position d’accouchée, le spectateur comprend que c’est à sa propre naissance qu’il va assister.
Dans le butô, pas d’entrechats ou d’artifices : des corps crayeux et musculeux, témoins de la vie spirituelle et de la Vie. Nul ballet. Des moments de vertiges. Des instants qui contiennent des myriades de mondes.
Guidées par la musique (la bande-son a une grande importance dans ce spectacle), les danseuses descendent et gravissent des escaliers intérieurs ; des états qu’elles tentent de nous faire partager : de la révolte à l’illumination.
Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Ikeda a formé ses danseuses et choisi des femmes pour incarner le mystère de la Vie et de la Mort : le corps féminin est celui qui se métamorphose le plus au fil du temps.
Prêtresse, vêtue de rouge, elle teste sur ses compagnes et sur elle-même ses capacités de franchissement.

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