Vertiges d’Aniouta Florent : étranges vides des apparences.

Vertiges d’Aniouta Florent : étranges vides des apparences.

Vertiges, nouvelles, Paris, L’Harmattan, 2020, 171p., 17,50 E.

Cinq nouvelles… Cinq plongées dans un univers  faussement familier où les catégories spatio-temporelles vont vite se dérégler. Ainsi un  « frigo » devient un alien dans un somptueux appartement qui évoque les films de Mario Bava.  Une autoroute  digne de « Lost Highway » de David Lynch devient une piste infernale où les panneaux de signalisation se démultiplient, émissaires d’un au-delà inquiétants, parce que trop banals. Même le divan du psychanalyste n’offre pas de véritable refuge, préfigurant un autre espace avec ses territoires mythiques et angoissants. On retrouve la culture cinématographique de l’autrice qui nous livre à la fascination des images. Vertiges/ Vertigo ?

Les espaces intimes d’Aniouta, comédienne, musicienne et auteure sont hantés par l’image d’un père absent et d’une mère omniprésente, beauté glacée, à l’image de cette « photo polaroïd trop vite exposée à la lumière ». (p.96)Il subsiste une part d’espoir matérialisée par la figure masculine de l’amant. Une figure souvent salvatrice qui surgit au bout du dédale, sans illusion d’optique cette fois.

Couverture réalisée par Rebecca Allouf
Vertiges d’Aniouta Florent : étranges vides des apparences.

INSURRECTIONS : le recueil de nouvelles 2020 du festival Imajinere

Quinze nouvelles ; quinze pépites d’auteurs confirmés comme Jean-Marc Ligny ou Laurent Whale.

Quinze objets de controverses autour de la sécurité et de la liberté, de la culture et de son absence, de l’euthanasie ou de la quasi immortalité…

Le thème « Insurrections » fait écho à une actualité récente, celle des gilets jaunes, mais aussi d’un « sentiment de ras-le-bol », explique Pierre-Marie Soncarrieu, dans sa Préface.

Chaque auteur nous invite à une relecture de sa réalité : l’immigration et le survivalisme avec une valeur sûre, Jean-marc Ligny ; la fracture entre l’édition parisienne  et l’univers provincial d’une polygraphe pour Alexandre Granger ; le recours à l’alchimie pour lutter contre la tyrannie  par Karim Berrouka ; le modèle des comics pour remodéliser les « circuits psychiques de l’Humanité » revu par Cassandre de Delphes ; la prison numérique mise en scène par Laura Conche ; le roman d’aventures démystifié par Laurent Whale ; le recours au western pour faire sauter les cadenas pour Jean-Robert de Villadarvel ou à la sombre dystopie pour Tony Emerian.

Sans oublier la pataphysique avec le texte de Philippe Caza, la sorcellerie à l’ère du #metoo par Beth Greene, l’intelligence artificielle éthique au service d’une nouvelle humanité par Audrey Pleynet, le grand soir féministe de Julie Kemtchuaing et les délires galactiques de Vincent Dionisio. Une lecture vivifiante. Tant qu’il y aura des cerveaux et des imaginaires à co-construire, la force vitale circule.

Insurrections est un recueil nourri de toute la sève de la jeunesse, une jeunesse qui s’amuse avec les codes narratifs pour fuir l’ennui du « dimanche en Camembrie », proclamer l’importance du lien social et repousser les goules d’une « Sénéthèque ».

Vertiges d’Aniouta Florent : étranges vides des apparences.

Rêve de licorne ou comment aborder un sujet délicat : l’agression sexuelle sur des adolescent(e)s

Auteure de nombreux romans et de nouvelles, souvent destinés à la jeunesse, Sylvie Huguet s’attaque à un sujet d’actualité et particulièrement délicat : l’agression sexuelle d’un beau-père sur une mineure, Louise.

Dans Rêve de licorne, publié ce mois-ci aux éditions Assyelle, l’écrivaine a choisi le registre poético-fantastique pour aborder le thème du non consentement, dans des productions plus médiatisées. L’héroïne a 12 ans quand son père décède et que sa mère le remplace rapidement par  Axel, un archange noir qui va vite dévier de son axe. L’onomastique est importante dans ce récit  qui épouse les genres de la fantasy, de la fable et de l’apologue avec délicatesse, sans mièvrerie.  Ainsi Louise est une reine déchue quand elle comprend que l’élevage familial de chevaux est de plus en plus mal géré par sa mère, amoureuse éperdue d’Alex, au point d’être dans le déni. Pour oublier son traumatisme, elle a reporté toute son affection sur sa jument Brume de neige qui a son double féérique dans l’univers onirique, la fameuse licorne éponyme.

A la question de la résilience, Sylvie Huguet montre la voie symbolique : la licorne pointe l’existence du divin ou du moins celle d’une dimension supérieure dans l’être humain avec cette corne unique. Cette arme physique et psychique ( on pense à la double hache du culte minoéen) détruit les maléfices et transcende la sexualité. On comprend qu’elle ait fasciné alchimistes, médiévistes et poètes car elle témoigne de la puissance de régénération, forme-sens pleine de la pureté agissante, triomphante des obstacles et des pires épreuves pouvant menacer l’innocent-e.

Sans doute, le texte destiné à un jeune public sera propice à mettre en garde et à ne pas perdre espoir.

Céline Maltère, une gente dame au royaume des sorcières…

Céline Maltère, une gente dame au royaume des sorcières…

Dernier volet du cycle de Goth, le troisième épisode du Cycle de Goth, « La Science des Folles »nous entraîne dans un univers qui mêle les époques et les registres.

Si l’héroïne Katia Trismégiste ressemble à la « Comtesse sanglante », née en 1560, en Hongrie, elle rappelle les très anciennes déesses païennes qui ont inspiré « la matière de Bretagne » et fait émerger la figure de fées ou de sorcières. Pourquoi ce surnom de « trismégiste »? On songe bien sûr à Hermès trismégiste, passeur de la Tradition primordiale.

La reine Katia est fascinée par les sciences secrètes, l’alchimie et l’anatomie. Si Céline Maltère en fait une reine cruelle, sadique, elle en fait également une figure de femme libre qui critique les préjugés liés à son sexe. Témoin l’étonnant dialogue entre le sage kabbaliste Éléazar et la reine venue lui demander de l’aider à réaliser son Golem féminin :

« L’instinct maternel n’est qu’une fable, qu’on se plaît à cultiver dans l’esprit des petites filles…

J’aimerais prouver, par toutes mes expériences, que la création est supérieure à la procréation ! « (p.181)

L’auteure aime revisiter les mythes dans son œeuvre et on reconnaît ici le clin d’œil à Prométhée.

Ce qui m’a intéressée dans ce récit, c’est ce que recouvre le terme « trismégiste ». L’universitaire Georges Bertin explique l’importance de cette triade du féminin dans une communication intitulée « Des trois Yseut aux figures de la femme et visages du temps dans la littérature arthurienne » ( in Gentes dames et méchantes fées, éditions Mens Sana, 2014.) :« Dans l’univers indo-européen d’où nos mythes sont issus, les contradictions par la loi de l’Amour ( ou attraction universelle) sont résolues, symbolisées certes par trois dieux mâles mais encore, en redoublement, par trois déesses ou par la grande déesse et ses avatars : Kâli, ou la connaissance, déesse du temps, Tara, Étoile ravageuse ou la déesse qui mène les bons voyageurs sur l’autre rive, Siddha-Râtri ; déesse des sphères, symbole du temps ». (Op. déjà cité, p. 67)

Or Katia incarne ces trois visages du Temps. Elle est Kâli, celle qui passe des heures « dans son laboratoire à recoudre » des corps féminins. Elle est Tara, guerrière, fascinée par la monstruosité, capable d’assister sans peur à des rituels de chamanisme. Et elle est Siddha-Râtri, celle qui se concilie les bonnes grâces du « Prinus de la Toundra », un être mutilé, « descendant d’Hypnos ». Elle est l’éternel féminin, la « trois fois puissante ».

Un roman pro féérique construit à partir de nombreuses références et écrit dans un style à la fois alerte et ouvragé. Katia trismégiste est la Kundry d’un récit de fantasy, en même temps que le fantasme le plus achevé d’une « maîtresse femme ».

BUG : le roman graphique visionnaire d’Enki Bilal

BUG : le roman graphique visionnaire d’Enki Bilal

Enki Bilal occupe une place importante depuis la fin des années 80. Dessinateur, réalisateur de cinéma et peintre, il nous livre un chef d’œuvre chez Casterman: Bug. Le modelé des personnages est plus délicat, le scénario plus léché.

En français, « bug » signifie dysfonctionnement informatique ; en anglais, le terme évoque un insecte ou un virus. Tout un programme narratif et visuel qui se déploie pour l’instant en deux tomes.

La dimension poétique de ce roman graphique met à jour sa fonction prophétique : que se passerait-il sans internet, sans smartphones, sans flux des data ? En exergue, Enki Bilal cite une réflexion de l’universitaire Yuval Harari qui met en garde les êtres humains contre la tyrannie des neurosciences et de l’informatique dans ses derniers essais.

Qu’en serait-il de la mémoire de l’humanité ?

A son insu, en mission spatiale, Kameron OBB a été envahi par un alien et se retrouve détenteur de toutes les données concernant la Terre et ses habitants. Le thème du parasite est courant en science-fiction et est revisité par Bilal qui lui donne au sens littéral couleur et vie pour nous dévoiler combien l’actualité pourrait être anxiogène s’il y avait un « bug » géant.

Esthétique et éthique sont étroitement mêlées ici et forment une fiance mutuelle.